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Monday, April 07, 2014

Maroc : le « prince rouge » appelle le roi à donner sa fortune au pays



Sacrilège 06/04/2014 à 18h36



Maroc : le « prince rouge » appelle le roi à donner sa fortune au pays

Pierre Haski | Cofondateur Imprimer
La couverture du livre de Moulay Hicham El Alaoui
La presse l’a surnommé « le prince rouge ». Il s’en amuse, tout en récusant les implications idéologiques d’un tel code couleur. Pourtant, Moulay Hicham El Alaoui, cousin du roi Mohammed VI du Maroc, s’attaque dans un livre explosif aux fondements même du pouvoir dont il est issu.
Son livre, « Journal d’un prince banni », est publié en France, et il est peu probable qu’on le retrouve dans les vitrines des librairies de Rabat ou de Casa.
Moulay Hicham – qui vit exilé aux Etats-Unis – y brise plus d’un tabou de la monarchie alaouite, qu’il s’agisse de laver le linge (très) sale de sa famille ou de formuler des propositions de réforme qui sapent la base du régime.
Comme il l’écrit lui-même :
« Jamais dans la longue histoire dynastique du royaume, un membre de la famille régnante n’a pris la plume pour partager ses idées avec l’“extérieur” au-delà des murs du Palais ».

L’obstacle de l’Etat-Makhzen

Le prince Moulay Hicham ne se dit pas « antimonarchiste par principe », reconnaissant toutefois qu’il pourrait, écrit-il,
« [...] très bien vivre dans une république marocaine, si ce régime [lui] paraissait la meilleure option pour [s]on pays ».
Il s’empresse de préciser qu’il n’est « candidat à rien » et ne souhaite « prendre la place de personne » – ce que le Palais, à Rabat, s’empressera de récuser en le traitant d’ « Iznogoud » aspirant à devenir « vizir à la place du vizir »...
Le point essentiel, pour cet homme, qui a grandi dans les Palais, à l’ombre tutélaire et autoritaire du roi Hassan II (le frère aîné de son père qui en a beaucoup souffert), est ailleurs :
« Il n’y aura pas de progrès digne de ce nom, c’est-à-dire réel pour le plus grand nombre au Maroc, avec l’Etat-Makhzen tel qu’il existe ».
Le Makhzen – mot arabe qui a donné « magasin » en français –, c’est le système d’intérêts et de pouvoir de la monarchie marocaine, qui fait que le roi est la plus grande fortune du royaume (plusieurs milliards de dollars, selon le classement de Forbes), sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit.
Moulay Hicham, dont le père était en délicatesse avec Hassan II avant que lui-même ne se retrouve en hostilité avec l’actuel souverain – avec qui il a pourtant grandi et partagé beaucoup de complicité d’enfants – raconte qu’au lendemain des funérailles de son oncle, en 1999, il est allé rendre visite à son cousin, devenu Mohammed VI :
« Je lui dis que le patrimoine de la maison royale doit revenir à la nation. »

« Nos politiques sont des eunuques »

Les deux hommes ne se reverront quasiment plus, surtout depuis le Printemps arabe, en 2011, qui, au Maroc, a porté le nom de Mouvement du 20 Février, et auquel Moulay Hicham a apporté son soutien.
Le roi Mohammed VI salue la foule à Rabat, octobre 2012 (AP Photo/Azzouz Boukallouch, Palais royal marocain)
Le prince « rebelle », qui n’a rien d’un exilé sans le sou et s’est mué en entrepreneur de haut vol, porte un jugement sévère sur le système politique de son pays :
« Il est facile d’accabler de mépris la classe politique marocaine. Or, dans le cadre qui lui est imposé, ses options se résument à un dilemme qu’elle aborde les mains liées : le risque systémique tout de suite, ou l’effondrement à terme de l’ordre dont elle fait elle-même partie ?
Nos politiques sont des eunuques. Les analystes se plaisent à les traiter de minus habens mais, s’ils étaient à leur place, ils ne feraient pas mieux qu’eux. Car, à moins de s’attaquer au Makhzen, le champs des possibles reste clôturé.
Donc si vous demeurez dans le système, le système vous éviscère puis on vous reproche de manquer de tripes. La seule manière de recouvrer sa dignité autant que sa liberté d’action, c’est de casser le moule et de renoncer à ses propres privilèges – pour pouvoir exiger que la monarchie fasse de même. »
Il appelle donc – comme il l’avait déjà fait dans un article paru dans... Le Monde diplomatique, du vivant même d’Hassan II – à transformer les « sujets » du roi en « citoyens ». Une proposition qui, déjà, lui avait valu l’ire royale.

« Enfin, je n’étais plus seul ! »

Il lui faudra attendre le printemps 2011 pour ne plus se sentir seul :
« Le Printemps arabe a été pour moi une aubaine. Enfin, je n’étais plus seul ! Enfin, des millions de gens ordinaires clamaient dans la rue ce que j’avais dit et répété des années seulement pour me trouver mis à l’écart comme “prince rouge”, c’est-à-dire comme un révolutionnaire privilégié de naissance – une contradiction dans les termes. [...]
Comme pour le Printemps arabe dans son ensemble, il n’y aura pas de retour au passé au Maroc. Le Mouvement du 20 Février s’est effiloché ? Sans doute. D’ailleurs, est-ce surprenant, quand l’organisation d’une vague de protestations ne parvient à se définir que par sa date de naissance en 2011 ?
Il n’empêche que les prophètes populaires qui sont descendus dans la rue, semaine après semaine, ne perdent ni mon profond respect, ni ma sympathie politique – et je ne suis sûrement pas seul. Dans l’oreille de beaucoup de Marocains, désormais affranchis de l’effroi du pouvoir, leurs paroles libres continuent de résonner. “Où est l’argent du peuple ? C’est le Makhzen qui l’a volé !”, “Makhzen dégage ! Nous n’avons plus peur de tes matraques”... »
Au-delà de sa dimension politique évidente, le livre est passionnant pour ce qu’il dit de la famille royale de l’intérieur : l’éducation d’un prince, les humeurs et l’arbitraire d’Hassan II, les rivalités du Palais, l’isolement qui a fait que Moulay Hicham n’a réalisé ce qu’était la pauvreté de la population que lorsque les clameurs des émeutes de la faim de 1981 sont parvenues jusqu’au Palais...
On avait jusqu’ici des récits extérieurs, avec, en particulier, le célèbre « Notre ami le roi » de Gilles Perrault qui eut tant d’écho dans les années 80. Voici maintenant le récit à la première personne, d’un pur produit du Makhzen.
Attendons désormais la contre-attaque de l’entourage du roi, car le « prince rouge » explique bien comment le Palais sait activer ses réseaux, ses amitiés, ses clients, jusque dans la presse française et les allées du pouvoir à Paris.

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